La ligne maginaire

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vendredi, 4 mai 2012

Victoire pour y croire!

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Mes chers compatriotes,

Je n'ai aucun pouvoir de contrôle sur le moindre de vos actes, qu'ils soient intentionnels ou inconscients.
Mais comme la liberté du Verbe est le préalable à toutes les autres libertés, laissez-moi vous demander une faveur:
Dimanche prochain, suspendez un temps vos activités amoureuses, marchandes ou ménagères.
Enfermez-vous, le temps de cacheter une très petite enveloppe entre trois tentures municipales, destinées à garantir la souveraineté de votre choix.

Euh... Si votre dessein est de perpétuer l'ordre cannibale et vulgaire, vous pouvez rester chez vous.

vendredi, 27 avril 2012

Chez ma coiffeuse

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J'ai une pratique aléatoire de la coupe de cheveux.
Il faut vraiment que ma coiffure soit devenue non coiffure pour que je prenne un rendez-vous auprès d'un salon du même nom.
Je me rends dans le même salon du même nom depuis presque dix ans.
Il est situé dans une rue qui porte un nom d'écrivain, non loin d'un lycée qui lui-même porte le nom d'un écrivain.
La dame qui le tient est jeune et semble sortir de l'école.
Elle coiffe plutôt bien, ce qui vous autorise à quitter sa boutique sans lui promettre un raid punitif, une fois le désastre stabilisé.

Sur les vitres du salon, quelques effigies noir et blanc donnent une idée du goût capillaire d'aujourd'hui.
Monsieur, vous pouvez choisir entre ces différents modèles:
La coupe astronomique?
La coupe breizbranque?
La coupe cyclope?
La coupe poivre et ciel?

Le cheveu occupe une place majeure dans nos civilisations. Dans les années soixante, on était prêt à se fâcher avec l'ordre social entier pour étendre d'un centimètre l'épaisseur de sa toison.
Certains se voyaient refuser l'entrée de nombreuses institutions à cause de leur cheveux longs, et lorsque venait pour eux le moment essentiel de se courber sous les drapeaux, le coiffeur en kaki se faisait un devoir de ramener leur chevelure à la dimension de... ses idées.
Nous sommes, c'est heureux, sortis de la guerre du cheveu.

Lorsque je rends visite à la personne qui, depuis plusieurs années me coiffe, je n'ai pas peur.
Elle parle beaucoup, la personne qui me coiffe. Dès que vous paraissez devant elle, elle se sent obligée de vous parler. De ce qu'elle a entendu toute la journée, de la part de ses clientes et de ses clients.
Le petit qui connaît de grandes difficultés à l'école.
La maman qui a du mal à combiner le travail, les courses et le taï chi.
L'employé du fisc qui estime qu'on devrait tous payer le même impôt...

J'aime néanmoins la manière qu'elle a de laver les cheveux. De masser les tempes et l'arrière du crâne. L'eau qui investit la chevelure. La disperse sur les côtés. La ramasse en une touffe puis la réduit en béret léonard, avec un aplat au dessus de l'oreille... Sans compter le poil qui résiste à l'imprégnation du shampoing, et fait l'admiration de la professionnelle pour sa résistance.

- Vous êtes allé au cinéma dernièrement?
- Oui...
- Voir quoi?
- Week-end à Zuydcoote...
Silence d'après la détonation.
- C'est bien?...
- Oui. Un vieux film, des années soixante. Avec Belmondo.
- J'adore Belmondo...
- Moi aussi...
- Et les élections?...
- Oh... Elles me fatiguent les élections...
- Vous n'êtes pas allé voté?
- Si, en première heure, même... Non.. Je pensais juste aux résultats...
- Vous êtes allé voter de bonne heure?
- Oui...
- Moi, dans le bureau de vote où j'étais, j'ai remarqué que beaucoup de personnes ne prenaient plus la peine de passer par l'isoloir...
- Ah bon? Elles ne se sont pas fait reprendre?
- Pensez-vous... Déjà, la personne chargée de vous faire voter, j'ai été obligée de lui dire qu'elle avait oublié de me dire "a voté". Comme je restais devant elle, elle a hoché le tête et a fini par dire: "a voté!". Pas fort. Comme si ça la gênait... Je sais bien que c'est pas drôle, de dire "a voté" à chaque personne qui passe devant elle, mais bon... C'est le rituel, non?

Une dame entre dans le salon. Elle la salue de sa voix plutôt douce.
Mes cheveux tombent sans bruit. Elle me demande si elle raccourcit les pattes. Je dis oui.
Jamais je n'aurai des pattes comme en portaient Jean Yanne ou Mink Deville.

Elle présente la glace derrière ma nuque. Je sourie.
Dix ans! Elle m'a soustrait dix ans, en moins de vingt minutes!. Mais l'impression est fugitive. L'âge a toujours raison...

Je paie...
Elle sourie.

mercredi, 25 avril 2012

Lettre ouverte à celles et ceux qui ne rendent jamais la monnaie

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Mesdames, messieurs,

Citoyen d'un pays que l'on persiste à appeler l'Afrance, j'entends redire ce qui me préoccupe dans le dernier suffrage des urnes de dimanche.
Une élection comme celle-là confirme que la somme des égoïsmes n'a jamais aidé à construire un théorème de la générosité.
Les repères du temps sont de plus en plus indistincts.
Doit on se compter au nombre des nantis si on se compare aux enfants qui errent dans les quartiers de Soweto ou de Goa?
Ou parmi les presque nantis si on met dans l'évaluation, un chômeur de longue durée, ou un étudiant en 1ère année d'archéologie mésopotamienne?
L'arithmétique des cabinets d'expertise doit-elle devenir le présupposé de toutes critique sociale?

L'argent coule dans nos artères avec plus ou moins de vigueur. Cet argent est le produit d'une somme d'efforts, d'engagements, de crédits accordés à un système de très grande ancienneté, lequel conditionne nos vies bien au delà de ce que nous pouvons en penser.

D'avoir moi-même entendu bien souvent sonner le tocsin de la misère sociale, me donne des raisons supplémentaires de tonner dans le désert pour alerter des risques mortels qu'encoure notre système.

Aujourd'hui, les idéologues en Loden nous font croire que le monde tel qu'il est, doit certes devenir meilleur pour nombre d'entre-nous, mais qu'il ne pourra l'être avant que nous ayons réglé une part de nos dettes à l'égard de nos créanciers.
Tous ne pensent pas comme eux, et continuent à brûler nos précieuses ressources avec la désinvolture d'un ivrogne qui sait pertinemment qu'on ne lui fera, en cas de pépin, jamais de greffe de foie.

Les chantres d'un catastrophisme prochain ont du mal à renouveler leur argumentaire.
Sous l'affolante accumulation de concepts et de formules pré-digérées, le savoir de cinq millénaires deviendra bientôt illisible.

Les nostalgiques de l'herbe ont du poil gris aux tempes, et sacrifient leurs préceptes de sauvegarde de la planète aux opportunités politiques.
Les Bruns, ceux qui portent la peste dans chacun de leur énoncé, sont les seuls gagnants de cette imposture.

Tu es mon führer de vivre, chantait Bashung, en son temps.
Il n'est plus besoin de repasser des images de la Libération des camps nazis ni d'entendre le déchirant Entre ici, Jean Moulin de Malraux aux Invalides, pour considérer le souvenir des massacres comme antidote à ceux que l'on nous prépare.

Il va nous falloir calculer précisément les chances qu'il nous reste de ne pas faire le pas de trop qui nous fasse tomber dans le précipice de la déraison.
Le maréchal Putain va nous demander à nouveau de cesser le combat, et la mercière de Domloup va me trouver soudainement un vague air sémitique...

samedi, 21 avril 2012

Pourquoi faire front à gauche?

img-peinture-Robert-Combas.jpg Peinture de Robert Combas - 1989

C'est l'heure des chroniques, des pronostics, des évaluations... Et, bien-sûr, des diatribes sur celles et ceux qui continuent de rêver à un monde meilleur. Un monde où la conscience de soi en tant que partie du Tout n'est pas perçue comme obscène et dans lequel, la vie est autre chose qu'une matière première pour gestionnaire de ressources...

Pour ma part, j'entends mettre mon nez dans le vent qui souffle du côté de cette gauche qu'il était bon de moquer pendant les presque trois dernières décades. Passéiste. Etouffée dans son jus dialectique. Bouffée aux mites d'une idéologie homicide.
Les intellectuels avaient peu résisté, croyant sans doute que les maîtres leur concéderaient quelques miettes, mais le plus grand nombre d'entre-eux avait dû rester sur le quai, en suivant du regard le décollage du monde libre vers des cieux encore respirables.

Mais l'Histoire est malicieuse. Elle louvoie dans des directions qu'on soupçonnait à peine, il y a quelques mois encore.
Sans doute l'extrême grossièreté de l'époque, le cynisme vue comme un art de vivre, l'usure absolue des procédés pour faire passer cet état du monde comme naturel, ne sont pas pour rien dans l'émergence d'une éclaircie humaniste dans le ciel de France.

Il va falloir s'en accommoder. La réaction des impérialismes nord américain et européen sera brutale en cas de changement politique significatif. Mais de Gaulle le disait - ce n'était pourtant pas un gauchiste - la politique de la France se fait à l'Assemblée Nationale et pas à la corbeille...

Une social-démocratie qui ne fait rire personne? Une technocratie européenne qui a appris à lire le monde dans le Financial Time? Une droite qui cherche des sorties du côté des idéologies néo fascistes?
Il est nauséabond de vivre en nos contrées, ces derniers temps. Par chance, notre mémoire historique n'est pas morte et nous conservons malgré tout des capacités à dire niet aux marchands et aux illusionnistes.

Dimanche, après une écoute attentive de ce que disent les oiseaux, au matin, à proximité de l'immeuble où je vis, je me dirigerai vers l'école primaire où j'ai effectué pendant deux années une scolarité en dent de scie... L'institutrice était au Parti et me pensait peu fait pour l'étude. C'est là qu'est installé le bureau de vote 244 où les citoyens peuvent venir choisir leurs représentants.

J'irai voter sans illusions sur les lendemains qui crient. Simplement par volonté d'éloigner le spectre d'un fascisme qui devient chaque jour plus probable, entre fétichisme technologique et morale de pensionnat catholique.

Ce système qui repose sur l'addiction de toutes et tous, ne vacillera pas de lui-même sur ses nombreux essieux. Les révolutionnaires doivent toujours être plus exigeants, habiles et modestes dans la production de biens de satisfaction.
L'histoire, en effet, montre qu'on peut vite se laisser aller une fois confronté aux résistances des possédants.

La matière première du capitalisme c'est l'ennui, le vide.
Les experts du palais Brongniart connaissent très bien les lois de la métaphysique.

Pour sa part, le front de gauche, seul, selon moi, à occuper l'espace politique à même de nous redonner du souffle, doit être à la fois dur et souple, pour ne pas prendre peur au premier coup de boule du grand capital.

Voyez-vous, mes amis de tous les pays, je n'ai qu'un désir, au soir de ce dimanche d'avril. Que le printemps se confirme!.

vendredi, 6 avril 2012

L'armée des nombres

solitude-thai.jpg

Cela fait plus de huit mois que je n'étais revenu écrire une ligne sur ce support.

Depuis le dernier texte paru, mon père a rejoins l'armée des ombres.
Sa sépulture tourne le dos à la mer, mais son histoire emplit ma tête.
Je le savais, il fallait qu'il meure pour que je puisse en parler dans toute l'étendue tragique de sa disparition.
Le matin de son décès, j'étais dans mon bureau,. Je fixais l'écran de l'ordinateur à la recherche d'une information ferroviaire pour prendre un TGV à une heure décente, afin de suivre une formation, à Paris, consacrée au... web dynamique...

J'étais sorti de mon bureau fumer une cigarette. Ma soeur avait appelé au moment où je songeais à recouvrir de silence les rires d'étudiants revenant du restau U.

Il était mort vers 11 heures.
Les infirmières ne s'en étaient rendu compte qu'au bout d'un certain temps. L'une d'elles, au téléphone, m'avait dit qu'une heure auparavant, il lui avait causé de manière presque normale.

La veille, je n'étais pas allé le voir comme prévu. Fatigué moi-même des dernières semaines, entre l'hôpital, le cabinet de médecine, les propos de la cancérologue, dans sa chambre, qui me disait à voix basse qu'un lymphome , à cet âge, peut mettre plusieurs mois à venir à bout d'un patient.

Nous ne nous verrons plus qu'au travers des souvenirs, des rêves et des images.
De quelques livres qu'il avait plébiscités, de quelques noms de ville qui avaient constitué son archipel: Saint-Brieuc, Rouen, Chateauroux, Baden-Baden...

Il avait mis huit décennies à réinventer ses origines, à imprimer sa biographie, à se persuader que ce qu'il pensait était bien ce qu'il devait penser.
A côté de son pessimisme historique, celui de Cioran relèverait presque de l'anecdote.
Mais il n'avait pas eu la force d'écrire. Préférant rendre des sentences auprès de ses proches, lesquels les accueillaient d'une mine souvent navrée, n'acceptant sans doute pas de mourir avec lui sans en connaître, au moins, le pourquoi.

Je suis l'héritier de cette partie là. Le domaine qu'il me laisse est vaste. Les ombres trop nombreuses pour que la lumière ait le temps suffisant de s'arrêter sur chacune d'entre elles.

Ce jour là, j'ai compris à quel point mourir est affaire de solitude. Mes collègues à qui j'annonçais la nouvelle me signifièrent leurs condoléances et m'aidèrent à comprendre qu'une communauté n'existe que de par la croyance.

Nous devrions rire de ces efforts immenses que certains mettent à refuser le mouvement du monde. Mais c'est impossible. La contamination fonctionne très bien.
Un temps, j'ai dû prendre le partie de la fantaisie pour ne pas être disloqué par mon père, lui-même ne se refusant aucun sévice.

Je me souviens avoir lu, à 17 ans, la Lettre au père de Franz Kafka.
Je pourrai moi-même en écrire une, de trente pages et demi, avec des dessins dans la marge, et des collages de petite enfance.
je le ferai, un jour prochain, entre deux crises d'ego later...

En attendant, à travers ce blog, je me remets à produire ce que certains universitaires appelaient, dans les années 70, du signifiant.

En bas de l'immeuble où je travaille, un complice m'attend avec plusieurs cartouches d'encre.

samedi, 2 juillet 2011

Vieux mais pieux!

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Jamais il ne soufflait mot à quiconque sur son passé. Mais en dépit de sa pudique réserve, il n'était pourtant qu'un homme de verre.
Louis Guilloux - Le sang noir

Le moment où je ne peux plus dire :
- c'est toujours pareil.

Je viens de connaître un ensemble de faits qui, d'emblée, changent l'ordre symbolique dans lequel, content ou pas, jusque là je vivais.

Mon père est entré, avant-hier, en maison des Vieux. Le Parti n'a même pas envoyé à sa rencontre, quelques anciens du dépôt de Saint-Brieuc, qui auraient aimé saluer son arrivée de quelques belles harangues, du temps où, eux comme lui, étaient les rois du rail!

Aujourd'hui, les prolétaires délaissent la gouttière. Ils boivent considérablement moins que leurs pères. Le combat de classe, l'alliance du boulon et de la châtaigne, l'ardeur à monter à l'assaut du ciel, ce sont des valeurs auxquelles beaucoup de gens se réfèrent encore, aux heures de gravité, avant de les estimer foncièrement inactuelles.

Il faisait chaud et je pensais, en attendant l'arrivée de l'ambulance, que mon père allait, cette fois encore, se payer le luxe d'une entrée bilieuse, comme on sait le faire dans la famille, depuis des décennies. Sur le mode:

- ce moment ne me plaît pas, vous savez! Même si je suis conscient que je ne peux y changer quoi que ce soit...
Qu'avait-il pu dire aux ambulanciers, lors de son transfert entre la clinique et l'établissement pompeusement dénommé établissement de soins pour personnes dépendantes?
- j'espère que là où je vais, la cuisine sera meilleure que de là d'où je viens!
ou
- une chambre à deux? Si mon voisin ne ronfle pas trop fort la nuit, et m'empêche pas de dormir, ça ne me dérange pas...

Il s'est fait un plaisir de contredire mes craintes. Dès en sortant du véhicule, je lisais du contentement sur son visage. A peine était t-il entré dans sa chambre, deux dames venaient lui demander ses goûts culinaires. Lorsqu'il comprenait qu'il aurait, chaque matin, du pain avec du beurre et de la confiture à volonté, il eut presque un orgasme.
- C'est pas mal ici. Les dames sont gentilles. Il y a du cidre, à midi. L'infirmière disait, tout à l'heure, que l'on peut boire du vin aussi. Mais à midi seulement. Ça ne me dérange pas...

Facile à contenter, les vieux. Ils n'ont plus d'autres forces à consacrer qu'à eux-mêmes. Leur horizon devient essentiellement domestique. Les racines vont bientôt céder, mais il leur reste quelques branches pour faire de l'ombre au soleil.

On a beau savoir que tout roman a une fin, on ne peut s'en accoutumer. Même si j'ai connu, à ce jour, de nombreux déclins d'hommes, celui de mon père n'en est pas moins insupportable. On aimerait, lorsqu'elle atteint ce seuil, se tenir éloigné de la vieillesse. Las, au premier pas en arrière, la culpabilité prendrait toute la place. Il est simple de comprendre ces vieux qui optent pour la démence, plutôt que d'admettre qu'il soit possible à un être, de devenir, un jour, vieux comme çà.

Moi-même, ça fait des années que la mort me taquine, en m'attrapant par la manche. Il n'est pas rare que cette maline attende que je sois tout prêt d'elle pour me susurrer:
- t'as vu comme je sens mauvais? Et tu voudrais venir avec moi? Idiot! Je ne prends que des gens qui peuvent payer!

lundi, 27 juin 2011

Compte-rendu d'audience

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Intérieur de la chapelle de Rocamadour - Camaret (Finistère)

Reprenons l'état-civil. Vous vous appelez bien A.C.?
- Oui.
- Vous avez été appréhendé par nos services, samedi matin, en train de savater un autobus des lignes intra urbaines en jetant des anathèmes dans la direction du chauffeur.
- Oui.
- Que lui reprochiez vous?
- D'avoir sciemment entamé une manoeuvre qui, si je ne m'étais pas dégagé à temps, se serait traduite par... mon écrasement.

- Vous aviez bu?
- La veille, oui. Au moment des faits, j'étais à jeun.
- Après avoir injurié le chauffeur, vous vous en êtes pris à deux types de la sécu qui cherchaient à comprendre votre geste.
- Effectivement. Ils m'ont fait comprendre que je n'aurai jamais dû me trouver là, étant arrêté à un feu rouge sur une voie réservée aux bus. Je l'ignorais. Si le chauffeur m'avait dit que j'étais en infraction, je n'aurais pas moufté. Je me serai peut-être même excusé. Ils m'ont énervé, à me ramener l'argument du code de la route, de la droite qui diffère de la gauche. En ce moment, faut pas m'énerver avec les polarités...

- Ou vous rendiez-vous, à ce moment?
- au marché des Lices. Acheter du pain. Et du miel.
- Vous êtes suivi, au plan psychiatrique?
- Je vois un neurologue, une à deux fois par an.
- Vous avez des antécédents judiciaires?*
- Non... Pas à ma connaissance.
- Vos parents sont toujours en vie?
- Mon père, seulement. Il est très âgé.

- Je pourrai vous faire condamner pour troubles sur la voie publique.
- Ce ne serait pas le moment. Je dois m'occuper du placement de mon père en établissement pour personnes dépendantes. Il ne comprendrait pas.
- Vous avez souvent des pulsions de ce type?
- De plus en plus. En vieillissant. J'ai tellement renoncé dans ma vie...

- Je vais vous laisser partir. Vous êtes marié?
- Oui. Sans enfants.
- une dernière question. Quel est votre chanteur préféré?
- Jeffrey Lee Pierce...
- Au revoir, Alain...
- Au revoir, monsieur le juge. Merci pour la fumée dans les yeux...

dimanche, 26 juin 2011

Exagérons pour de vrai

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A 50 ans, on peut dominer, du haut du mitan de sa vie, l'étendue du chantier. Depuis les fondations jusque la finition.

On peut rire, s'émouvoir, se durcir, s'attendrir, se quereller en pensant qu'on est tout à fait habilité à le faire, au moment où on le fait. Le juge et les parties jouent fréquemment ensemble et vous obligent à des gesticulations que beaucoup penseraient ennuyeuses, mais qui font, malgré tout, le sel de la vie.

Moi, si j'avais suivi les conseils de mon père, je serai probablement cheminot, à l'heure d'aujourd'hui...
Pas aux ateliers, non... J'ai jamais été manuel, et ça me navre, aujourd'hui encore.
Plus vraisemblablement, dans quelque bureau, à nourrir de mes idées impeccablement fantasques, la politique de communication des Chemins de Fer.
A chacun selon son train !
A Rennes comme à Rouen, pas plus de vingt par compartiment!
Ou bien...
SNCF: pas de rêve sans fumée.

Je ne les ai pas suivi. Pas plus les siens, que ceux d'autres personnes d'ailleurs.
A l'école maternelle, déjà, je ne comprenais pas pourquoi ma mère avait le feu au visage lorsque la maîtresse lui expliquait, avec les mots de l'époque, ceux des années soixante, que je justifiais à moi seul d'un mi-temps d'auxiliaire scolaire, ne serais-ce que pour m'aider, le matin, pour enlever mon manteau et, le soir, pour le remettre!
Un Buster Keaton me soufflait à l'oreille de surtout retenir les gestes que j'accomplissais, pour en faire des chorégraphies plus tard.

L'âge et ses outrages devrait rendre philosophe.
Jusque trente ans, on peut espérer qu'on a une gueule, disons, améliorable... Qu'elle tiendra encore longtemps... Dix, vingt-ans. Ou bien, si elle vous déplaît, qu'il se passera, en vous et autour de vous, des faits qui agiront positivement sur ce qu'on appelle votre expression.
Le nez? trop mastoc. Le raffinement est à chercher ailleurs.
L'oeil? Il sait voir le paysage mais, en retour, sait-il en convaincre les autres?
La bouche? Elle en a bu de toutes les liqueurs et ça commence à se voir.

La chair est faible et j'ai pété tous les fusibles.

Un temps, le communisme primitif m'a donné espoir dans l'humanité, que je lisais quotidiennement, en retenant tous les noms de celles et ceux qui font l'Histoire. Jacques Duclos, Maxime Gorki, Louis Althusser, Georges Séguy... Alexis Kossiguine. Madame Binh... Pour moi, c'était oracle, une fois que le Parti aurait pris les rênes de l'État, on pourrait aller chercher l'amour dans l'espace, comme tout passager de Spoutnik qui se respecte!
Il fallait juste travailler un minimum à l'école.
Il y avait plein de mots qu'on apprenait à identifier, à l'école. Travail. Animal. Pays. Ville. Campagne. Image.

J'aimais l'abstraction. Sauf quand elle prenait les traits d'une opération arithmétique.
Je voulais bien croître, mais sans avoir à faire de multiplication...

Mes parents, mes proches, pensaient que j'étais pas bien vu par la raison. Très tôt, ma mère m'avait mis du côté de l'imaginaire. Le nuage qui reste au dessus des jardins, sans forcément pleurer quand les légumes poussent mal.

Mon père avait des accents de maréchal des logis quand je ramenais à la maison, les exercices de maths corrigés de l'école primaire. Lui qui pensait que deux + deux = quatre adhésions au parti, mes fantaisies rédactionnelles lui semblaient économiquement sans intérêt!

Mes compagnons de route, confrontés à mon illogisme, hochaient la tête. Certains osaient ces perfidies:
- Je ne monterai pas avec toi dans un Bréguet de chez Dassault!.
- je suis sûr au moins d'une chose, tu ne conduiras jamais ma 404!

En cours de technologie, j'affectais le mépris pour l'établi. Le prof me disait que dans les quartiers populaires, on me regarderait, tout le temps, d'un sale oeil.

J'en venais, des quartiers populaires, banane!

J'étais fils du peuple, fâché avec les nombres. Plus on mettait d'inconnues dans mes équations, plus j'allongeais le texte de mes rédactions.

  • pour celles et ceux qui viendraient à lire durablement ce billet, je note le lien vers une page présentant des morceaux choisis d'ouvrages de philosophie et d'économie politique de Louis Althusser. C'est en anglais. Pas gênant, Marx n'est-il pas inhumé dans un cimetière de Londres?

http://www.marxists.org/reference/archive/althusser/

mardi, 21 juin 2011

La mort? Du moment qu'elle reste naturelle...

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C'est l'Eté et nous devrions nous sentir bien.
La technologie gagne des points... Nos Bourses sont stabilisées.

Le génie des poètes coule vers la rivière la plus proche.

La gauche politique cherche son mentor et les masses populaires se plaignent de ne plus être consultées avant qu'une décision soit prise.

Ma demeure se couvre de lumière et le parquet est polish, comme il faut.
Je relis Suétone et Cavendish avec délectation, pendant que le chat m'indique l'heure de sa patte.

Mon père, depuis sa couche d'hôpital, rappelle ses fantômes. Charlot, Louis, Chun... Yvette... Nyffic...
Le foin sera rentré avant qu'il ne sorte de l'hôpital.

J'ai eu 51 ans, voilà quelques jours. Aucun média sérieux n'en a parlé.
Ça ne m'a pas causé de tremblement ni d'émotion particulière. Pas de crampes aux cuisses ni de messages subliminaux dans l'hémisphère gauche...
J'ai bu de l'excellent vin bio dans un restaurant de la ville où le patron diffusait pour l'occasion des chansons emblématiques des Doors. A la table voisine de la notre, des dames de presque 40 ans parlaient et raient fort, dans un registre qui laissaient deviner qu'elles étaient attachées de com' ou commerciales...
Sandrine trouvait que Marcello jouait mal au tennis et Candice estimait qu'il ne faut pas se mêler de politique quand on travaille dans le prêt-à-porter.

La ville se remplira ce jour de musiciens qui feront trembler nos lieux de culte sous leurs octaves. Pour ma part, je compte rendre hommage à ce type qui a enchanté ma jeunesse et jeté les bases du punk rock, quarante ans avant Johny Rotten: Buddy Holly. Je ne sais ce que cela donnera. Si le ciel s'ouvre au dessus de ma tête au moment où je prononce les premiers mots de ce classique "Peggie Sue", je saurai que mon chant est véritable.

dimanche, 12 juin 2011

A l'approche des chars, il s'était mis à pleurer...

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Voici quelques jours, nous étions le 6 juin.

Chaque 6 juin, je retrouve mémoire des êtres qui s'arrêtèrent de vivre pour que nous puissions nous-mêmes continuer à le faire.

Je couvre le mur de mes rêves d'affiches rouges, et remercie Maurice Druon d'avoir co-écrit le Chant des partisans.

En 1944, la Bretagne, cette entité historique si susceptible, fut libérée, en partie par elle-même. Par ses propres forces résistantes. Le plus souvent des femmes et des hommes de condition modeste, dont le courage et la témérité furent salués par les professionnels du feu eux-mêmes.

En décembre dernier, j'ai assisté à l'enterrement d'un oncle qui avait lui-même survécu à la dénonciation de son groupe de franc-tireurs par un homme sans doute jaloux de leur jeunesse. Il avait ensuite combattu sur le front de Lorient, en 1944. Les américains, soucieux d'économiser la vie de leurs soldats, envoyaient les gars du maquis en première ligne.
L'oncle n'était pas disert sur cette période. Je regrette de ne pas l'avoir interrogé, dans ses dernières années, sur cette époque convulsive où l'on pouvait basculer, en quelques instants, des vicissitudes du quotidien à l'horreur absolue.

Quelques décennies plus tard, sous ces mêmes cieux, la nature semble avoir tout oublié.

Les insurgés d'aujourd'hui se regroupent sur quelques places historiques, dans quelques grandes villes. On les taxe d'utopistes, que le monde a changé, qu'on ne peut être tous excellents...

J'engage une nouvelle cartouche d'encre dans la culasse de mon stylo et me planque sous la table pour écouter "radio Madrid".

vendredi, 10 juin 2011

Adios, companeros

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Jorge Semprun est mort.

J'en éprouve un grand sentiment de vide.

Le XXème siècle et ses tourments que, si longtemps, on espérait prometteurs, vont entrer - définitivement - en territoire des ombres.

Je l'avais longtemps crû rangé des automitrailleuses. Ecœuré de tout ce que la dialectique lui avait fait subir en si peu de décennies.

Je me trompais.

On devrait avoir tout le temps à l'esprit, qu'aucun homme n'est unidimensionnel et que la vie n'est qu'un inventaire de contradictions.

Aujourd'hui comme hier, les doctrinaires tiennent le pavé. Mais d'autres Semprun grandissent, c'est certain, entre deux raids démocratiques sur Tripoli et un discours de Cohn-Bendit sur le caractère révolutionnaire du concombre.

jeudi, 26 mai 2011

Du sang et du charme

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Sur cette photo, Pauline Mescam vient de reposer son téléphone cellulaire 4G. Elle retourne danser sur un titre très à la mode de Primal scream, some velvet morning

Enfant, mon père avait plaisir à retirer les tiques de sur les cuisses de... sa vache préférée.
Assis dans un fauteuil, près de son lit d'hôpital, il me raconte cela, dans un demi-songe.
- elle jouissait! s'écrie t-il en insistant sur le oui de joui.

C'est la première fois que je l'entends prononcer avec un tel entrain ce mot si drôle de la langue française: jouir.
Je songe aux textes brûlants de Georges Bataille: Histoire de l'oeil * ; Madame Edwarda *... L'idée d'en écrire un, sur ce mode, avec ce titre: Erotique de la vache pie noire. Aux éditions POL.

Qu'il ait attendu d'avoir pareil âge pour ouvrir l'armoire me cause un très grand étonnement.
Lorsque j'étais moi-même enfant, je côtoyais des paysans. Nombreux étaient ceux qui n'avaient en bouche que des sujets relatifs à l'acte sexuel. Si j'essayais de prendre part à leur enthousiasme verbal, ils m'arrêtaient dans un grand éclat de rire et me disaient que j'étais trop jeune pour proférer pareilles bêtises!

Un dôme en ciment armé recouvrait jusque là notre roman familial. Je souhaiterai, bien évidemment, qu'à l'avenir, il se fendille encore plus, afin qu'apparaissent les vrais soubassements de notre édifice.

Mon père doit estimer salubre le fait de raconter cela. Ça ne l'est pas moins, pour lui, que pour cet homme des hautes instances, lequel s'est fait prendre en train de jouir, égoïstement, dans un hôtel new-yorkais, avec une femme qui n'avait eu ni le temps, ni les moyens de faire une prépa HEC!

Le sexe des riches dilapide le sexe des pauvres.

Voilà mon père qui cherche, à tâtons, le téléphone. Des années que le Parti n'appelle plus.

Dégoûté de la grossièreté de ceux qui se réclament encore de lui, le socialisme remet ses chaussons, en attendant l'arrivée du facteur.

  • in Oeuvres complètes - Gallimard (1970)

dimanche, 22 mai 2011

Soigne ta gauche!

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Deux vieux socialisses dorment au fond de la classe.

L'un fume un cigare au parfum de violettes.
L'autre consulte des sites fantômes sur son I-Pad.

Le sexe de leur maître vient de traverser le cahier de 240 pages qui contenait le détail des mesures à prendre pour que le peuple continue à se faire mettre ... avec plus de formes, néanmoins, qu'à l'heure actuelle.

Le premier :
- c'est navrant d'échouer alors que la victoire était à portée de mains.
Le second :
- le désir est ce qui distingue l'homme de la bête !
Le premier :
- vous avez déjà baisé avec votre employée de maison ?
Le second :
- Non. Jamais. Mais, vous savez, s'Il l'a fait, c'est parce qu'un con lui a raconté que Karl Marx, en son temps, faisait la même chose, avec sa bonne! Pure imitation, je vous dis!
Le premier :
- que vont devenir nos belles idées?
Le second :
- je ne sais pas...
Le premier :
- est-ce donc désormais la pornographie qui fait l'Histoire ?
Le second :
- je le crains, camarade... Je le crains...
- aïe !
- qu'y a t-il?
- vous me faites mal !

jeudi, 19 mai 2011

Que les Porshe s'ouvrent!

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Si le monde peut prendre parfois de tristes mines, c'est parce que nous sommes de piètres poètes et que nous ne savons plus, de la seule force de nos rêves, en estimer la richesse inespérée.

Je tiens cela d'une réflexion du poète allemand Rainer Maria Rilke. Il y voit l'une des conditions de notre pauvreté.

S'il pleut, rêve de manière suffisante, de sorte qu'il fasse soleil.
Si tu souhaites faucher ta prairie en novembre, après la descente de sève, ne te refuse pas ce plaisir.

Déshabitue toi de cette idée qui attribue, sous nos cieux, au mot richesse le sens de possession de revenus, de biens solides et transmissibles.

Le pauvre, s'il possède en lui, la ressource poétique suffisante, peut changer son état d'un trait de plume.
C'est dès cet instant qu'il peut se permettre d'arriver en jet de la Panam' Airline, au bureau de Pôle emploi.
Y déjeuner avec la déléguée CFDT, en lui parlant lutte des classes et théorie de l'épiderme.
Puis, d'aller rechercher une autre forme d'absolu, au troquet de la rue des Sans Culottes.
Dès lors, pendant de longues heures, il tiendra loin de lui cette idée d'un nécessaire changement de sa condition sociale.

Aujourd'hui, le roi-soleil dort en prison. Les pauvres n'en sont pas émus.
Dans de nombreux pays heureusement démocratiques, il est encore interdit d'aimer physiquement une femme, sans le consentement de cette dernière.
La démocratie passe aussi par le pénis du souverain, queue diable!

Je veux le dire dans ce modeste espace: la sexualité des puissants ne devrait pas faire couler autant d'encre.
Le marquis de Sade a décris, de façon définitive, ce comportement dicté par le sentiment d'omnipotence. La croyance selon laquelle tout vous appartient. La vie ou la mort de quantité d'êtres peuplant les cinq continents. Le téléphone gratuit entre deux et six heures du matin...
Lorsqu'on pense en ces termes, peut-on croire que le sexe d'une technicienne de surface puisse se trouver mal, le jour où le vit d'un des hommes les plus décisifs de la planète, entre en lui sans y avoir été invité ?

Le sexe, ce capital. Le capital sexuel est aussi indécent que le capital financier. L'acte de chair procède du don et l'amant ne doit pas porter le masque du taureau, ni tenir le Code civil enfermé au fond de la poche arrière de son pantalon.
Je n'entends pas me confondre avec les enragés du commentaire.
Hitler est arrivé au pouvoir par les élections. Les plus grands criminels de guerre peuvent se montrer délicats dans l'intimité du champ de bataille conjugal.
Quel rapport?
Le désir est universel, mais le coït porte lui aussi les traces de la confrontation invisible des classes sociales.
Ah oui?

Donne moi des preuves que ton rêve soit assez riche pour te permettre de sortir de ta condition !
- Désolé, monsieur, votre rêve est insuffisamment puissant pour que vous entriez au club de la plus-value.
- Le rêve des riches vaut-il plus que celui des pauvres ?
- Non... Au fond, tant le rêve des riches que le rêve des pauvres possèdent des traits communs.
- Dis moi, poète ... Tu préfères demeurer pauvre?
- Comme vous y allez ! Il n'en va pas moins que cette incapacité à devenir riche, à la seule force du rêve, me navre...
- Vous n'êtes pas le seul, vous savez...

Le luxe ne vaut que s'il devient possible à toutes et tous !
En vertu de ce luxe partagé par tous, je peux aller en Simca 1000 au travail... Je peux également me rendre à Genève, en Porshe, si Alain Delon m'y invite. Mu par l'envie de mieux me connaître, étant tombé, au hasard d'une navigation sur le web... sur mon blog !

J'envisage de donner suite à ces considérations. J'attends des instructions...

dimanche, 15 mai 2011

Un drôle de 8 mai

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''«Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus»''

Louis Aragon (in Le roman inachevé)

La guerre venait de finir. Nous venions nous-mêmes de finir de prendre notre petit-déjeuner. Il n’y avait plus de café, nous avions consenti à prendre un thé, à contre-cœur. Au dehors, j’entendais la clameur des foules, avec les coiffures d’époque, le phrasé particulier des speakers de la radio, qui ne disaient pas d’accord okay, à toutes les fins de phrase… Les bottes teutonnes avaient cessées de marteler nos ports et nos avenues. On venait de juger quelques-uns des criminels de proue, ceux de qui je retiendrai pour toujours, ces mots de la langue de Goethe: nicht schuldig!

La capitulation sans condition. Ce passé pèse lourd dans ma mémoire de quinquagénaire. Cette guerre, figure, depuis l'enfance, au programme de mon éducation civique. Il ne parlait que d’elle, mon vieux. C’était sa chronologie. Son carbone 14. Avant. Pendant. Après la guerre.
Avant la guerre?
C’était le moyen-âge… La campagne, où il avait grandi, était figée dans des structures si lourdes, que même les anciens avaient conscience qu’elles ne pourraient durer. Le travail du matin au soir, le réconfort de l’école où, à l’en croire, il apprenait plutôt bien… A seize ans, il décrochait un diplôme qui attestait de sa valeur intellectuelle. Trouvait du boulot à Brest, comme aide économe, dans un lycée où les élèves étaient des bourgeois qui ne lui adressaient évidemment pas la parole. Dans ses moments de liberté, il se passionnait pour la guerre en Espagne et tint les socialistes en mépris, lorsque ces derniers laissèrent choir les républicains.

La guerre arriva. Il quittait Brest à pied. Retour forcée à la terre. Le pain ne manquait pas mais le travail si. Pendant les mois qui suivirent l'effondrement de mai-juin 1940, il se retrouvait avec son père, dans une carrière de schiste à casser les cailloux pour la voirie. Voyant dans cette vie, une impasse, il s’engageait dans l’armée de l’armistice et allait faire son service à Châteauroux, dans l'une de ces casernes que la convention d'armistice avait laissé à l'armée de la puissance vaincue. Les allemands, en 1942, mirent un terme à la comédie et mon père revint à la campagne, d’où il refusa, cette fois, de partir travailler en Allemagne, et devint réfractaire au STO (Service du Travail Obligatoire). Il devait quitter, à nouveau, ses terres pour s’engager dans l’armée française reconstituée et fit ses classes à Rennes. La guerre terminée, il partait occuper l’Allemagne jusqu’en 1946, date à laquelle, démobilisé, il décidait de s'engager cette fois au service du rail.

La guerre? Elle n'a jamais vraiment pris fin. Ce dimanche 8 mai, malgré les maux de tête, la confusion des conversations, mon envie de peindre, puis de chanter, puis de jouer de la guitare, puis d’aller rendre hommage au printemps, quand le téléphone sonne, ce n’est pas pour annoncer la reddition des armées nazies sur l’ensemble du théâtre des opérations, comme on disait à l’époque. C’est ma sœur, - elle assume – bon gré, mal gré - la régence auprès du père, qui nous appelle en annonçant que celui-ci ne peut plus se lever! Il n’a plus de force et a manqué de faire une chute en cherchant à descendre de son lit. Elle a appelé l’hôpital mais on lui a répondu qu’au vu des symptômes mentionnés, cela ne justifiait pas une prise en charge hospitalière.

Les images me reviennent. Juché sur un char «Sherman», héroïque, en vareuse de cheminot, mon père s’avance pour franchir le Rhin sur un pont de bateaux que le génie vient de terminer. Des femmes hurlent son prénom, secouées de spasmes. C’est l’Albertmania.

Je prends les choses en main. Décroche mon casque du porte manteau, et introduis de vraies cartouches dans l’étui de mon ceinturon. Ma femme me demande de faire preuve de discernement. Que cette guerre-là est bactériologique, que ma force brutale ne peut pas grand-chose contre les cellules qui refusent l’unité et optent pour la partition jusque complète dilution du noyau.

Je pars en vélo à travers la demie campagne de ce quartier peu éloigné de celui où mon père vit (résiste ?) depuis presque quarante ans. Je n’ai pas de pensées précises en tête, sinon un goût d’amertume en fond de bouche, sans doute dû à l’absence de café, le matin. Je force sur le pédalier de ma bicyclette, dépassé, dans un sous-bois, par un jeune berger en training qui, probablement, écoute Radiohead dans son casque, au lieu d’écouter la sonate pour mésanges et grives, qui se répondent d’un arbre l’autre, enchantées que la guerre soit finie.

Depuis des mois, je vis à l’heure de l’hôpital. Les visites, quotidiennes.
Le visage des personnes âgées dans les chambres voisines qui me regardent passer, avec ma serviette.
- Le docteur? Penses-tu! Un visiteur médical, rien de plus!
Les infirmières qui parlent doucement, malgré le stress du métier, et les constantes sollicitations. L’entrée dans la chambre.
- Qui c’est ?
- Ah, c’est toi… Oh ici, rien de spécial… Je ne vois personne. C’est surtout, les repas… Je me force vraiment à manger leur bouffe. Un seul mot, pour la qualifier: dé-gueu-la-sse

Le pot de pisse du père à vider. La pudeur oubliée. L’organe seul... Le sexe est oublié depuis les calendes. Du temps a passé depuis Kaiserlautern, cette ville de Rhénanie où il était caserné, durant son occupation, en Allemagne. Il avait vingt ans. C'était l'âge d'or.

Il a voulu vivre vieux. Il y est arrivé. Plus vieux que son père, mort à 87 ans.
J’arrive au pied de l’immeuble. Celle qu’on continue d’appeler la tour, avec son escalier de quatre marches, sa rampe d’accès et son code d’accès, a été récemment ravalée. La modernité a conquis les lieux.

Ça sent la m… Ce sont les produits d’entretien qui laissent cette odeur, m’explique t-on. Une femme rayonnante me tient la porte, tout en continuant sa conversation avec son portable. J’arrive à l’étage. Combien de fois ais-je fais ce trajet? Dans des états souvent inavouables… Mon père, lui, ne se saoulait jamais.
J’entre.
L’appartement est silencieux. Ma sœur finit par arriver, avec cet air étonné qu’elle a souvent, lors de notre premier contact. Un héritage de notre éducation, là encore. Nos parents nous ont éduqué jusqu’à la suffocation. Mon asthme en est la preuve bien tangible. Je vais jusqu’à la chambre du père. Il est allongé de travers sur son lit, à la place où sa femme se trouvait. Il me fait penser à un opiomane qui a fumé toute la plante. Les yeux à demi clos. La bouche curieusement ouverte, les lèvres fendillées par la sécheresse. Je risque des mots de fraternité:
- Alors, le zénith se dérobe ?
- Hein? J'entends pas ce que tu dis… Il faut pourtant que je me lève… J’ai souvent envie de p…
Ma sœur essaie de le ramener sur le terrain du réel.
- J’ai appelé SOS médecin. Il devrait être là dans une demi-heure.
Elle prononce ces mots, mécaniquement, comme elle dirait:
j'ai pris le journal, pour les mots croisés...
Puis elle se met à la fenêtre, pour guetter probablement l’arrivée du cancérologue, quand il aura terminé son jogging…
Le père finit par dégainer:
- pour les impôts, comment on va faire?
Je lui réponds:
- je m’en occupe. Pour l’instant, l’urgence est de nature médicale, pas fiscale.

Il y a onze ans de cela, ma mère était sur ce même lit, anéantie par la mélancolie. Elle me disait qu’elle avait toujours eu peur de tout… Des autres, du monde, d’elle-même. Que toute sa vie, elle n’avait cessé d’avoir peur…

Dépression. Mélancolie. Guerre mondiale. Soin palliatifs. Hôpital de campagne. Feu roulant de l’artillerie. Nos troupes sont accueillies triomphalement dans le Schleswig-Holstein. Le parti enverra un représentant à tes obsèques. Monsieur Niet ne veut pas aller en maison de retraite.
- Y’a que des drôles, dans ces maisons de retraite. Vous avez des chambres meublées ? Avec vue sur la mer ?

Soutenir son père, dans cette épreuve. Il n’est pas épais mais comme il ne sent plus son corps, il est dur à manœuvrer. On s’y colle, ma sœur et moi. C’est elle qui lui retire sa veste de pyjama pour lui en mettre une propre. Je me sens couillon, mon efficacité est faible. Il commente l’actualité.
- Combien de gens savent que c’est la commémoration de la fin de la guerre ?

Il a toujours douté du sens de l’histoire de ses contemporains. Lui qui se souvient des dates de naissance et d’anniversaire de dizaines de personnes, souvent mortes depuis des décennies. On a du mal à le redresser. Nous maîtrisons le forcené qui ne veut pas se laisser dévêtir.
- ''Tu me mettras ma grosse veste?
- Non, la petite suffira. Il fait assez chaud, dehors.
- Oui, mais, le soir…''

Le médecin arrive. Quarante ans ? Le visage anguleux. Une forte mâchoire. Le sourire réconfortant. Il prend connaissance des circonstances auprès du père. Qui semble ne pas se rendre compte de son état.
- Non, je n’ai mal nulle part. C’est juste que je ne peux pas me lever…
Il lui prend la tension. L’infirmière est là, également, avec les médicaments. Elle trouve scandaleux que l’hôpital public ne le prenne pas en charge et avoue avoir eu le même problème avec sa mère, qui habite dans les côtes d’Armor. Ma sœur va d’une pièce à l’autre, s’attrape une mèche, sourie aux étoiles, et approuve tout ce que dit le médecin. J’évoque avec l’infirmière la crise de l’hôpital, et du système de santé de notre pays. Elle répartit le nombre de comprimés que mon père doit avaler chaque jour de la semaine.
Pilule érectile, pour une sexualité de caïman.
Pilule sympathique, pour conserver de bons liens avec les proches.
Pilule citoyenne, pour se rappeler de la date des élections.

Le médecin appelle la clinique où mon père suit un traitement chimio-thérapeutique. On cherche des raisons à sa perte de vigueur dans la chimio elle-même. Jusque là, il n’en subissait pas les conséquences de manière visible, sinon que la fatigue le conduisait à s’endormir dans son fauteuil, très souvent.
Il obtient un confrère assez vite. La prise en charge par l'hôpital est rapidement acquise. Le transport se fera par ambulance. Il a, lui aussi, des mots sévères sur le déclin du système de santé. Ma sœur et moi lui faisons savoir que nous avons les mêmes positions sur la question.
Mon père, dans sa chambre, avale sa dose de lousou, comme on dit en breton.
Il a toujours eu de l’admiration pour les sciences exactes. La chimie, en particulier.
Il n’a jamais cherché à isoler la molécule de la délicatesse, mais c’est une autre histoire…

Le médecin, s’en va, en chantant l’Internationale. Les infirmiers arrivent. Une femme, un homme. Vigoureux, tous les deux. Précis dans le geste. J’essaie de les aider. Cela tient plus de la gesticulation que de l’aide véritable. Ils sont polis et encouragent mon père à ne pas se raidir.
Je les accompagne. Je transpire. J’ai peur de sentir la sueur.
Mon père entre dans l’ascenseur, assis sur une chaise à porteur.
Dada 1er, domicilié au 11, square…
Le brancard est dans le couloir, nous hissons mon père sur sa couche et l’infirmier le recouvre d’une couverture. Je discute avec la dame qui conduit l’ambulance. Elle me dit venir souvent dans le quartier, qu’elle trouve agréable et moins brutal que certains coins de la ville.

Pendant le trajet, mon père fait part à l'infirmier de la journée du 8 mai 1945, qu’il a vécu, comme tant d’autres rennais, sur la place de l’hôtel de ville, écoutant le discours radiodiffusé du général de Gaulle. Il en a retenu surtout ces phrases, qu’il avait attendu cinq années durant :
La guerre est gagnée! Voici la Victoire! C’est la Victoire des Nations Unies et c’est la Victoire de la France! L'ennemi allemand vient de capituler devant les armées alliées de l’Ouest et de l’Est.
L’infirmier semble ému.
Mon père ajoute :
- Vous saviez où je me trouvais, lorsque j’ai entendu cette phrase?
- Eh bien, j’étais avec deux copains, bidasses, comme moi, en haut de l’hôtel de ville, avec au moins trente mille personnes en dessous de nous, qui ne cachaient pas leur joie, après toutes ces années…
- Bien sûr, monsieur. Vous deviez être soulagés après toutes ces souffrances, ces privations…
- oh, les souffrances… pas tellement… On a toujours mangés, pas bien, mais, comparé au sort de beaucoup… Vous savez, quand je suis allé en occupation, en Allemagne, après, j’avais aucune pitié de les voir, eux aussi, dans le dénuement…
- Oui… Vous étiez les vainqueurs. Eux étaient les vaincus…
- Oui… et puis, attention… Ils m’avaient quand même gâché ma jeunesse ! 

Nous arrivons à la clinique. Les rues sont désertes. Ce dimanche de mai me semble d’un coup sinistre. Nous accédons au service des urgences. Une dame nous fait entrer dans la salle. Mon père est déposé sur un brancard de la clinique. Les infirmiers se préparent à repartir. Je me prends pour De Gaulle et leur serre vigoureusement la main en les félicitant pour leur professionnalisme. L’infirmier m’adresse un début de sourire puis s’en va, persuadé que le fils est aussi dingue que le papa.
- Où sommes nous ?
- Aux urgences de la clinique.
- t’as vu quelqu’un ?
- Un médecin va passer, d’un moment à l’autre.
- Oui… si j’avais pu me lever…
- Tu es là pour qu’ils te retapent.
- Oui… Ça va leur demander du boulot!

Je me retrouve seul avec le père et le saint esprit, dans cette salle sans lumière autre que le néon. Il trouve que ses chaussons ne sont pas assez serrés. Il se demande à quelle heure il va manger...
- depuis combien de temps n’as-tu pas mangé?
- depuis hier soir…
L’infirmière des urgences est souriante et remarquablement efficace. Voici le père débarrassé de ses vêtements civils, mis dans une blouse d’hôpital, une perfusion d’eau glucosée dans le bras et un capteur de tension au bout du doigt.
- Qu’est-ce que j’ai au bout du doigt ? C’est gênant, je trouve.
- C’est pour surveiller ton rythme cardiaque…
- Il leur faut du temps pour prendre le pouls… D’habitude, ils sont plus rapides…
- C’est sans doute parce que c’est dimanche…

Je songe à ma propre fin. Dans dix, dans vingt ans, il devrait y avoir encore plus de technologie. Pour recevoir les derniers sacrements, on devra passer par un site distant, payant, bien sûr.
Je regarde la machinerie. Des fils de plusieurs couleur, reliés à des appareils de mesure. Oxygène. Gants sanitaires. Dans un tiroir, à portée de main, des bistouris, dans un étui de plastique. Je frémis à l’idée d’être ouvert avec çà. L’acier contre la chair. Le corps comme une gousse d’ail. Mon père me demande si je suis encore là. Je lui réponds, d’une voix mâle:
- Oui… je suis là…

Nous sommes le 8 mai 2011. Beaucoup de celles et ceux qui ont combattu pour que je puisse écrire ce texte en toute liberté, sont morts et ensevelis depuis longtemps. Mon père va être perfusé. Dans son bras devenu si maigre, un infirmier pose un tube par lequel vont transiter glucides, lipides qui manquent à son patrimoine. La mort s'est emparée de son visage, j'ai l'impression, quand il ferme les yeux, qu'il va également refermer Le livre. Mais non, il rouvre les yeux, et de sa bouche sortent ces mots:
- si je m'en sors, cette fois, on débouchera une bonne bouteille!»

jeudi, 5 mai 2011

So long, Ben...

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En épitaphe sur ta tombe marine:
L'Amérique m'a tué...

Oui, pour une essence abondante, pour pouvoir épater les meufs au volant d'une berline Opel Ascona, pour traverser la métropole en moins d'une journée, afin d' assister au concert de Def Leppard au Parc des princes, avec ton beau-frère, pour protéger les libertés fondamentales contre l'obscurantisme, pour continuer, le plus normalement du monde, à dépenser vingt fois plus de matières premières qu'un birman ou un ougandais, les soldats d'élite de la plus grande démocratie du monde t'ont abattu dans ta villa luxueuse, au milieu des tapis et des manuels de théologie.

Je ne pleure pas sur ton cadavre, Ben. Déjà rongé par le sel. Il paraît qu'ils t'avaient salement abîmé, avant de t'envoyer dans les cimes.
N'as tu pas été leur agent, quand les soviets piétinaient en Afghanistan?
Ici, on vient d'expulser des demandeurs d'asile d'un squat d'où ils ne menaçaient en rien l'ordre dit public. Je les ai vus, les CRS, au retour de leur sale mission. Il y avait au moins quinze mini-cars, tractant des remorques qui ressemblaient à des affûts de canon.

Ben, tu n'étais pas le révolutionnaire dont on punaise aisément la photographie au dessus de son lit. Mais tu étais néanmoins ce coin qui empêche la fermeture complète de la porte, pour dissimuler aux yeux du monde, ce que ses dirigeants trament pour se maintenir en vie.

C'est la seule vertu que je t'accorde.

lundi, 2 mai 2011

Est-ce trop quémander?

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Qui n'a pas d'imagination n'a pas d'ailes.
Mohammed Ali

Mouamar Khadafi n'est plus le révolutionnaire qu'il a sans doute été, au meilleur de sa vie. Mais ce n'est pas la raison pour laquelle les forces coalisées de la modernité passéiste de l'Occident, cherche à l'enterrer vif ou mort, grâce aux missiles, qu'un temps, ils lui ont vendu pour maintenir la paix civile dans les sables. Vieillir a rarement été glorieux et côtoyer les cimes du pouvoir depuis un demi-siècle, lorsque celui-ci n'est, depuis longtemps, plus contrôlé que par une oligarchie d'affairistes ou un parterre d'officiers supérieurs, ne doit pas aider à garder au rang de ses préoccupations majeures, des notions comme le bien général ou l'émancipation des peuples.
Cela est simple a reconnaître. Mais le meurtre à distance, programmé dans les bureaux de verre des cénacles du pouvoir américano-européen n'est pas moins condamnable ni moins sale. Nos penseurs du prime time, auront beau jeu d'encourager le feu d'une organisation comme l'Otan, - survivance de la guerre froide -, la démocratie, ou prétendue telle, n'avance, réellement, que lorsque les peuples s'arment, eux mêmes, des idées qui leur sont nécessaires, et les mettent à l'épreuve de leur volonté.

Hier, j'étais en congé dans une commune de ce Finistère que ma mémoire entretient comme une rente et que mon ministre des cultes porte au pinacle chaque fois qu'il en est besoin. Là-bas également, la force technologique et tactique stationne sur plusieurs places fortes et je suis revenu convenablement irradié de ce séjour à la campagne, à la fois par les radiations des militaires (l'Ile-Longue) et par celles de leurs complices du civil (Brennilis). Le tout étant une question de dosage, je peux encore écrire mes billets sans cracher sur l'écran de l'ordinateur, une substance grise et visqueuse.

L'histoire m'a, à nouveau, rattrapé, en dépit de mes efforts pour échapper à son vacarme, le temps de quelques jours, à ne parler qu'au ciel et à remercier les fleurs pour leur insolente beauté.

Les scandales d'affaire, la justesse judiciaire, la solidité de nos institutions... La proximité d'un scrutin que tant de gens redoute. La chronique sociale des cousins cousines qui veulent rester au pays... Çà leur demande de plus en plus d'efforts. Coincés qu'ils sont, entre les vieux qui les regardent de travers, voire ne les regardent même plus, et leurs enfants qui voudraient prendre la mer, et disparaître, à jamais, dans l'atoll des vanités.

Impossible de se soustraire à la terrible brutalité et à l'odieuse vulgarité des temps. La philosophie du chacun à sa place. Pareille à dix choristes se disputant la même partition.
Pousse toi!
Je chante plus fort que toi!
Je veux être près du chef de corps! Pousse toi!

Le fascisme campe à nos portes, aidé par cent mille vaguemestres, qui préfèrent l'enfer au front populaire.

Je vais lancer bientôt un appel à résister. En quelques centaines de milliers d'exemplaires. Il aura la brièveté d'un Scud et la tendresse d'un poème de Max Jacob. N'attendons pas d'avoir l'âge et la souplesse d'un Stéphane Hessel pour donner un bon coup aux arrogantes certitudes de l'Ennemi.

mercredi, 20 avril 2011

P38 Le coup de grâce

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P 38 - Ubu -8 avril 2011

Ils sont tous là. Mercenaires d'une cause que l'argent n'a pas entamé ni la conspiration des égos. Je vois Roger, à présent, jusque là dissimulé par un pilier. Il tient sa guitare comme Mick Jones le faisait, à la verticale, comme pour fusiller le ciel et faire le plein d'étoiles. Il chante mais je ne discerne pas les paroles. Il pourrait chanter toute la musique que j'aime, mais c'est Christophe qui mange dans la même assiette! Formidable unisson, le choeur des combattants du riff! Leurs cheveux luisent sous un éclairage qui contient le meilleur d' EDF.

Un type ironise sur la présence d'une équipe de réanimation du Samu. Personne ne rigole. Bien-sûr, la jeunesse est derrière nous, et alors? Picasso peignait toujours, à 80 piges. Roger, rencontré à la Fac, à la sortie d'un cours auquel assistaient des lectrices de Shelley. Sa classe ne s'est pas démentie. Il enseigne la langue de Churchill et de John Lennon, car le rock n' roll ne nourrit que peu son homme. A l'époque, nos références à une culture bretonne assez typée prenaient souvent le pas sur les convenances du milieu rock rennais, Mais, jamais, nous ne nous montrions sectaires et mono ethniques, en demandant, par exemple, à ce patron de bar chez lequel nous allions, de nous mettre les Frères Morvan lorsqu'il passait un morceau de Lloyd Cole!

Je me secoue d'un pied sur l'autre. Celui qui compresse la peau des tambours, c'est rien moins que Tonio, star incontestée de la place. Jamais pris en défaut au sujet de l'apprêt. Ses lunettes sur le dessus du crâne. Sorte de Klaus Kinski, au service des cymbales, il tient le destin du concert au bout de ses baguettes. La nuit lui appartient et sa maîtrise du chaos est entière. Impeccablement arrogant, voilà son titre. Son brevet de conduite.

Cuir et solex... R 12 et feu follet. Dans les bars, on parlait littérature orale et situationnisme des bourrelets en surveillant notre rythme cardiaque. Beaucoup de ces types présents dans la salle, me prenaient, à l'époque,pour un intello, parce que je tenais à utiliser tous les temps de l'indicatif. Je trouvais cela navrant, mais laissais à l'Histoire, le soin de juger. Ce soir là, je ne laisse aucune place pour le ressentiment . Le temps a fait son travail de moulage et P 38 évite l'écueil du souvenir souvenir, par une belle leçon de distanciation et d'humour.

Je n'avais pas de voiture pour aller aux concerts en dehors de la ville, et Roger m'incitait à passer le permis. La cold wave submergeait les bosquets et l'ennui d'après la movida rennaise n'allait pas tarder à tout recouvrir. Avec lui, les mois chômés, les semaines à se fuir, de crainte que trop de gens vous voient en train de ne pas vivre... Les engueulades avec les nouveaux maîtres-chiens. J'étais plus conceptuel que faiseur d'agitation. Ma timidité ne cédait qu'après le cinquième verre.

A présent, je les vois, heureux de transpirer d'une octave l'autre, sur cette scène. L'excitation va connaître son zénith, lorsque les premiers accords de I fought the law, des Clash, jaillissent du noir, Christophe s'arc-boute à son micro. Les guitares frémissent et la grosse caisse de Tonio lui donne ce qu'elle a de meilleur. C'est l'hallali. Le déchargement séminal suprême. L'afflux des premiers secours.Trotsky remonte dans son train blindé, et demande aux anarchistes de souder la porte!

Breakin' rocks in the hot sun
I fought the law and the law won
I fought the law and the law won
I needed money 'cause I had none
I fought the law and the law won
I fought the law and the law won

mardi, 19 avril 2011

P38 dans l'arène, enfin

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Nous entrions dans le temple, comme une première fois. La musique se faisait entendre, plus proche d'un vrombissement que d'un quattuor à cordes. Le type de la sécu apposait sur nos poignets la mention "pur rock breton".
Hot staff/ can't get Hénaff...

Nous avions chauds. Nous avions soif. Une chanson des Rolling Stones me colonisait la tête, "under the boardwalk". Tout à l'heure, j'allais monter sur scène, avec Roger, mon pote gladiateur, à la Strato! Il serait un peu surpris, mais finirait par trouver çà marrant, Nous reprendrions Amsterdam, dans la version de Mort Schumann, et Jean-Louis Brossard nous enverrait un texto avec l'e-mail de l'attachée de presse du "New Musical Express".

Toute la garnison était là. Les aficionados d'il y a trente ans. L'érudit avec lequel je parlais de Dylan, chaque fois que nous nous voyions dans ce bar de la rue de saint-Malo. Il poussait l'admiration jusqu'à lui ressembler! Il connaissait jusqu'au numéro de pressage des albums de Robert Zimmerman. Il est là. Je l'ai vu tout à l'heure, dans la file d'attente, il a pris un coup de vieux, mais, après tout, je ne travaille pas à l'état-civil. D'ailleurs, les rides ne sont-elles pas des signes extérieurs de tendresse?

Le son est puissant. Le public, invisible. Normal, les lumières sont entièrement réservées à la scène. Je suis happé par la sono. L'amertume de tout à l'heure s'est tapie au fond de la lessiveuse, et le chanteur de P 38 va s'asseoir sur le couvercle, pendant un petit moment.

Je les reconnais, évidemment tous. Pascal, le seul dont la connaissance me soit récente. Il jouait dans Frakture, à l'époque. Sa dégaine scénique fait penser à celle d'un Keith Richard (encore lui, je sais, je sais). Il grimace. Se porte en avant, lève une jambe. Let it rock! Craque un accord. Fulmine sur une note, et repart labourer sa terre, quelque part en Angleterre. Il est à la basse. Je le connais surtout à la guitare rythmique, Il force le respect, c'est incontestable. Un soir, lors d'un boeuf, je lui ai proposé de reprendre ce classique intemporel de Bowie, Rock n' roll suicide. Peut-être m'a t-il trouvé présomptueux. Ou dingue. Il a refusé mon invitation au suicide. Je ne lui en veux pas.

Gil, maître guitariste et dandy estimable. Son jeu de scène est moins contorsionné que celui de Pascal, mais sa valeur guerrière n'en est pas moins grande. Il fait comme font tous les guitaristes de rock honnêtes : lorsque le tempo se durcit, il se rapproche de ses complices et tire plusieurs rafales dans leur direction. Fusillade des guitares. Fender contre Les Paul. Fétichisme de la six cordes. Est-ce que ma guitare est un pénis? Le rock n' roll décrypté par Jacques Lacan. Les non du pop... Musiciens androgynes et spectateurs machistes. Qui gueulent et scandent quand le chanteur leur dit de gueuler et scander. Merde! On n'est pas au stade! Des gens qui dansent comme dans le temps. D'autres, sanglés dans leur cuir, attendent que Marguerite Duras vienne les inviter à prendre un verre.

Le chanteur, c'est Christophe, Lui, de le revoir sur une scène me fait estimer la valeur du temps. Il crie plus qu'il ne chante. Normal, pépère, c'est du punk rock, pas du Martin Circus! Il dégouline déjà, boit de la Contrex, entre deux salves. Sa dégaine est marrante, plus près de celle d'un Depardieu que de celle d'un Joe Strummer, Il invite la salle à reprendre la guérilla, à taxer les grosses fortunes. Il félicite l'organisateur de la soirée pour sa persévérance. Je suis en bas de la scène et je commence à fixer sur l' écran numérique d'un appareil compact, ces minutes d'éternité, quand l'électricité se met au service d'une musique, par essence hors la loi, quoi qu'en disent ces universitaires, qui, las de la musique dodécaphonique, se sont penchés, voilà trente ans, sur ce que pouvait signifier une chanson comme I wanna be your dog. Assurément, cet émeutier, en chemise sandiniste, me redonne le moral. Je décide de remettre à plus tard, la destruction de ce haut-lieu de l'outrance binaire.

Les fois prochaines, je poursuivrai l'évocation de ces minutes, qui, à défaut d'avoir transi de peur le bourgeois, ont redonné des couleurs à nos images (ndlr)

lundi, 18 avril 2011

Dans l'arène avec P 38 (3ème épisode)

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Nous marchions vite. Ma peur était que nous soyons, une fois encore, tombé sur un beau merle, du genre qui promet de vous faire franchir le champ de mines et, une fois devant la sentinelle, lui dit qu'il a un don pour identifier les déserteurs.

Les gens étaient massés sur la rampe d'accès, Nous reconnaissions la plupart d'entre-eux. Nous avions vieilli ensemble, Le cheveu gris cohabitait avec le pas de cheveu du tout... Je notais une plus grande sobriété dans le port du blouson, même chez celles et ceux qui, au long des années 80, ne quittaient pas leur Perfecto, du jour comme de la nuit, de l'hiver comme de l'été...

L'ancienne tenancière du Be Bop, bar mythique de l'époque, était là, éclatante. Son sourire, qu'elle avait carnassier, à l'époque, me semblait, ce soir-là, comme pacifié. Les fantasmes de rocker de la troisième ceinture, qu'un temps, je nourrissais à son égard, s'étaient, depuis, déplacés. Je ne l'avais pas revu depuis au moins quinze ans, cette louve orange et panthère. D'elle, j'avais souvenir - lorsqu'elle officiait derrière son bar - de sa manière clinique, de dompter l'insolence des buveurs. Trois mots cinglants comme des balles de Mauser, et le disciple de Vince Taylor s'écrasait mollement contre le pilier, avant de remettre de l'ordre dans sa chevelure.

A l'entrée du club municipal, les hérauts d'une décennie très orgueilleuse campaient leur début de cinquantaine. J'échangeais une solide poignée de main avec Francis. Un ancien roadie de Kalashnikoff. Inchangé. Une dentition à la Keith Richard, au temps où il aimait cette plante fameuse d'extrême-orient. Toute l'histoire du rock d'ici tenait dans cette poignée de main.

Nous voyions notre guide entrer dans le music-hall. Il ne tournait pas la tête dans notre direction. Le traître aux bas nylons... Un de ces agents de la 5ème colonne, qu'il importe de démasquer, et de châtier avec conscience,

Je dis à ma femme:
- peut-être qu'il parle de nous auprès du Commandante ?*
- Ne rêve pas... Il a dû filer direct au bar, rejoindre ses potes!
- tu as probablement raison. What's a fucking bastard... (en anglais dans le texte - ndlr)

Nous nous penchions, une nouvelle fois, dans le cadre de la minuscule fenêtre, derrière laquelle, la jeune fille de la billetterie me reconnaissait. Je lui reposais la question:
- cette fois, on va pouvoir rentrer ?
- non, pas plus que tout à l'heure, monsieur. La billetterie est arrêtée...

Un char lourdement armé se postait à 'angle de l'avenue, et des types plutôt méchants sortaient d'une voiture aux vitres fumées. Mes nerfs cognaient contre la paroi et réclamaient le droit de faire mal.

A ce moment, arrivait le véritable seigneur de la soirée, Ahmid. Resplendissant dans une veste qu'aurait pu porter l'Aga Khan... Il nous souriait. Embrassait ma femme. Me serrait la main. Je lui disais:
- Ahmid, grâce à ton charisme, tu vas bien réussir à la faire entrer?
Il regardait ma femme. Souriait. Relâchait, en direction du ciel, une bouffée de cigarette, Puis s'approchait des types de la sécurité, affectés, ce soir-là, à la protection de la mémoire musicale de notre ville. Peu de temps après, il revenait vers nous, le sourire au zénith. Il tendait son billet à ma femme. Par ce simple geste, il me réconciliait avec l'humanité. La soirée ne finirait pas en page7 de notre quotidien régional:

Ils venaient fêter trente ans de rock n' roll... Un dingue a gâché la fête.

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